Les Grands Moyens Construction : bâtir autrement avec la terre crue et la paille
Créée en 2021, Les Grands Moyens Construction est une SCOP francilienne spécialisée dans la maçonnerie en terre crue et l’isolation paille. Qualifiée QUALIBAT depuis mai 2024, l’entreprise défend une construction plus sobre, plus locale et plus collective.
Rencontre avec Kevin Berger, maçon terre crue associé, et Alice de Nardi, architecte HMONP associée, autour de leur modèle coopératif, de leur savoir-faire et de leur démarche de qualification.
Pouvez-vous présenter Les Grands Moyens Construction ?
Kevin Berger : Les Grands Moyens Construction est une entreprise de gros œuvre et de second œuvre créée en 2021 et spécialisée dans la maçonnerie en terre crue et l’isolation paille. Aujourd’hui, nous sommes cinq au sein de la structure. Nous nous partageons le travail : nous sommes responsables de chantier, nous préparons les interventions, dirigeons les équipes et participons aussi à la mise en œuvre. Chez nous, on est tous derrière l’ordinateur et derrière la truelle.
Les Grands Moyens Construction fait partie de Les Grands Moyens SCOP, un groupement coopératif d’architectes et de constructeurs engagés pour une véritable transition écologique. Le collectif réunit deux activités complémentaires : Les Grands Moyens Architecture, agence spécialisée dans les projets bioclimatiques et low-tech mettant en œuvre des matériaux bio et géosourcés, et Les Grands Moyens Construction. Cette double casquette nous permet d’optimiser les modes constructifs, d’anticiper les contraintes propres aux éco-matériaux (coûts, délais, assurabilité, interfaces entre lots) et de pousser plus loin la recherche et l’innovation technique.
Pourquoi avoir choisi le modèle de la SCOP ?
Kevin Berger : Nous voulions que l’outil de production appartienne aux gens qui travaillent. L’idée n’était pas d’avoir un chef, mais d’être tous à la même hauteur et de pouvoir prendre les décisions ensemble.
La SCOP implique chacun dans l’évolution de l’entreprise. Tous les associés ont accès aux mêmes informations, notamment financières et stratégiques. Cette transparence responsabilise : chacun comprend ce que l’entreprise réalise, ce qui fonctionne, ce qui doit être amélioré, et peut agir en conséquence. C’est une organisation exigeante, bien sûr. Il faut se réunir, discuter, trouver des consensus. Mais cela rapproche les personnes et donne une vraie cohérence au collectif.
Quel est le cœur de métier des Grands Moyens Construction ?
Kevin Berger : Notre cœur de métier, c’est la maçonnerie en terre crue et l’isolation paille. En terre crue, nous travaillons différentes techniques et systèmes constructifs. En Île-de-France, nous intervenons plutôt dans le neuf : nous réalisons notamment des enduits en terre crue, de la pose de briques, ainsi que du pisé surtout pour du mobilier ou de petits ouvrages.
Nous faisons aussi de la formation, auprès de centres de formation, de maîtrises d’ouvrage ou d’entreprises qui souhaitent monter en compétence sur la terre crue. Nous pouvons également encadrer des chantiers participatifs, pour des autoconstructeurs ou des associations, lorsque cela correspond à notre déontologie.
Pour l’isolation paille, nous travaillons avec des bottes intégrées dans des ossatures bois, conçues selon le calepinage et les dimensions des bottes. Nous réalisons aussi de l’isolation thermique par l’extérieur : on crée alors un manteau de paille fixé à la structure existante du bâtiment, qui isole, puis que l’on protège par des enduits. Pour l’instant, nous l’avons surtout fait sur de la maison individuelle, mais c’est très satisfaisant parce que ça marche très bien : les matériaux biosourcés sont de très bons isolants, aussi bien contre le froid que contre la chaleur. En construction paille, la botte devient une donnée d’entrée du projet. Ses dimensions guident la conception. Cela oblige à penser autrement, mais c’est aussi ce qui rend ces chantiers intéressants.
Pourquoi avoir choisi la terre crue et la paille ?
Kevin Berger & Alice de Nardi : Nous utilisons ces matériaux depuis le début, parce que c’est ce que nous voulons faire : contribuer à changer le paradigme du BTP. Il faut décarboner la construction, réduire les déchets et travailler avec des matériaux sains, aussi bien pour ceux qui les posent que pour ceux qui vivent dans les bâtiments. La terre crue et la paille sont des matériaux naturels, peu transformés et locaux. Pour la terre crue, nous nous fournissons notamment auprès d’un producteur situé près de Beauvais. Pour la paille, l’Île-de-France est une région céréalière, ce qui permet de s’approvisionner au plus près des chantiers. Ces matériaux ont aussi un vrai impact sur le confort. Les bâtiments isolés en biosourcé, notamment en paille, sont plus agréables en période de forte chaleur comme en hiver. La terre crue participe à l’inertie thermique : elle emmagasine la chaleur et la restitue lorsque les températures baissent. Elle contribue aussi à réguler l’humidité, ce qui joue directement sur la sensation de confort à l’intérieur du bâtiment. La paille, quant à elle, est un isolant performant et un matériau qui stocke du carbone. En poussant, elle a déjà absorbé du CO₂ ; une fois intégrée au bâtiment, elle le conserve dans les murs. Selon nos calculs, environ 12 tonnes de CO₂ peuvent ainsi être stockées dans les murs en paille d’une maison d’environ 100 m². Au-delà de leur intérêt environnemental, la terre crue et la paille permettent donc de construire avec des matériaux sains, locaux et adaptés aux enjeux de confort, de sobriété et de qualité d’usage.
Quels sont les chantiers qui illustrent le mieux votre démarche ?
Kevin Berger : Nous aimons particulièrement les projets qui ont du sens, notamment les équipements publics, parce qu’ils relèvent du bien commun. Les chantiers les plus intéressants sont souvent ceux portés par une maîtrise d’ouvrage déterminée, accompagnée par des architectes qui comprennent les logiques du bio et du géosourcé. Ces matériaux demandent une organisation spécifique et une bonne anticipation des interfaces avec les autres lots. Quand l’ensemble des acteurs du projet est engagé, cela donne de très beaux chantiers.
Parmi nos chantiers marquants, il y a eu celui de Bagneux livré en 2024, avec de la terre crue en façade et en cloisons intérieures. Même si l’opération comportait aussi beaucoup de béton, nous avons choisi d’y participer parce qu’elle représentait une étape importante : montrer que la terre crue pouvait être intégrée à une opération d’une autre échelle. Il y a aussi le chantier de la médiathèque Simone Veil (Le Chesnay-Rocquencourt), ainsi que celui de Malakoff, notre première isolation complète d’une maison individuelle en bottes de paille par l’extérieur. Nous avons également réalisé un chantier de réhabilitation d'un restaurant où la terre crue est présente du sol au plafond, jusque dans certains mobiliers. Le client a accepté que le matériau se patine avec le temps, comme le bois ou le métal. C’est aussi cela, travailler avec des matériaux vivants.
Pourquoi vous êtes-vous engagés dans une démarche de qualification QUALIBAT ?
Kevin Berger : Le déclic est venu du chantier de Malakoff, pour une maison isolée par l’extérieur en paille. Le client était très engagé et voulait absolument isoler sa maison avec ce matériau. Nous nous sommes dit qu’il fallait que les particuliers puissent bénéficier des aides à la rénovation énergétique lorsqu’ils font le choix d’une isolation biosourcée. Au départ, nous ne savions pas si c’était possible, car nous n’utilisons pas de polystyrène ni de laine minérale : notre isolant, c’est la botte de paille. Il a fallu expliquer, documenter, monter des dossiers. Quand la qualification a été obtenue, nous étions très contents de pouvoir faire bénéficier nos clients des aides liées à la mise en œuvre. Nous trouvons normal qu’un isolant naturel, local et sain puisse entrer dans la norme. La qualification QUALIBAT RGE est un repère important pour faire reconnaître ces pratiques.
Que représente cette qualification pour vous ?
Alice de Nardi : Nous voulons montrer que la construction en terre ou en paille n’est pas réservée à l’autoconstruction ou à quelques maisons individuelles. Si l’on veut participer à une évolution réelle de la culture constructive, il faut aussi viser des cadres reconnus. La qualification permet de rassurer les maîtres d’ouvrage, de travailler avec d’autres entreprises et d’accéder à des chantiers plus structurés. Elle crédibilise ces savoir-faire, reconnaît la qualité de mise en œuvre et donne une place plus visible aux matériaux biosourcés dans la construction et la rénovation. Pour nous, être qualifiés ne relève donc pas seulement d’une démarche administrative. C’est une manière de faire reconnaître une compétence, une rigueur technique et une qualité de travail.
Comment s’est déroulé l’audit réalisé sur votre chantier ?
Kevin Berger : L’audit a eu lieu à la fin du chantier. À ce moment-là, la paille n’était plus visible : elle était déjà insérée entre les montants en bois et recouverte par des enduits naturels, à l’intérieur comme à l’extérieur. Mais l’auditeur a pu voir les détails techniques : les raccords de pare-vapeur, l’étanchéité à l’air, la gestion de la vapeur d’eau, les jonctions, les bavettes et les conditions de stockage. C’est intéressant, parce que ces matériaux peuvent sembler simples en apparence. En réalité, la technique est très précise. La paille est sensible à l’eau : il faut anticiper les descentes de pluie, les passages de gaines, les reprises de charge et les interfaces avec les autres lots. Tout cela se prépare en amont.
Alice de Nardi : La paille et la terre demandent de l’organisation et de l’anticipation, comme la filière bois. Pour réussir un chantier, il faut du temps de conception, une bonne coordination et une enveloppe budgétaire adaptée. Ces matériaux ne sont pas plus compliqués par nature, mais ils imposent de changer de méthode. L’audit permet justement de vérifier cette rigueur de mise en œuvre et la capacité à intégrer ces solutions dans un chantier maîtrisé.
Au-delà des matériaux, vous défendez aussi une certaine vision du travail. Laquelle ?
Kevin Berger : Nous essayons de mécaniser le moins possible lorsque cela a du sens, pour préserver le geste, créer de l’emploi et de l’intensité sociale sur les chantiers. Nous aimons être nombreux, travailler de beaux matériaux et avancer en équipe. Nous attachons aussi de l’importance aux conditions de travail. Les chantiers s’organisent sur quatre jours par semaine, et nous cherchons à rémunérer correctement les compagnons. Nous refusons le dumping et nous essayons de rester au plus près de nos clients, pour garder la maîtrise de notre mise en œuvre.
Alice de Nardi : Il y a une vraie volonté de donner du goût au travail. Le choix de la terre et de la paille n’est pas seulement technique ou environnemental : il est aussi humain. Il s’agit de construire autrement, mais aussi de travailler autrement.
Un mot de conclusion ?
Kevin Berger : Mettez de la terre et de la paille, s’il vous plaît. Ce n’est pas seulement pour nous, c’est surtout pour les gens qui vivent dans les bâtiments. Ces matériaux ont toute leur place dans la construction et la rénovation.
Pour en savoir plus sur Les Grands Moyens SCOP, cliquez ici :